LES CARACTERES OU LES MOEURS DE CE SIECLE.
✦IE rends au Public ce qu’il m’a presté ; j’ay emprunté de luy la matiere de cet ouvrage , il est juste que l’ayant achevé avec toute l’attention pour la verité dont je suis capable, & qu’il merite de moy, je luy en fasse la restitution : il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ay fait de luy d’aprés nature ;|154| & s’il se connoist quelques-uns des defauts que je touche, s’en corriger. Ce ne sont point des maximes que j’aye voulu écrire ; elles sont comme des loix dans la morale, & j’avouë que je n’ay ny assez d’autorité, ny assez de genie pour faire le Legislateur ; je sçay mesme que j’aurois peché contre l’usage des maximes, qui veut qu’à la maniere des Oracles elles soient courtes & concises ; quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étenduës ; l’on pense les choses d’une maniere differente, & on les exprime par un tour aussi tout different, par une definition, par une sentence, par un raisonnement, par une metaphore ou quelque autre figure, par un paralelle, par une simple comparaison, par un trait, par une description, par une peinture ; de là procede la lon|155|gueur ou la briéveté de mes remarques . Ceux d’ailleurs qui font des maximes veulent estre crûs ; je consens au contraire que l’on dise de moy que je n’ay pas quelquefois bien remarqué, pourvû que l’on remarque mieux.
Des Ouvrages de l'Esprit
✦ TOut est dit, & l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, & qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs le plus beau & le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner aprés les Anciens & les habiles d’entre les Modernes.
✦ ❡ Il faut chercher seulement à penser & à parler juste, sans vouloir amener les autres à nostre goût & à nos sentimens ; c’est une trop grande entreprise.
✦❡ C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule ; Il faut plus que de l’esprit pour estre Auteur. Un Magistrat alloit par son merite à la premiere dignité, il estoit homme délié, & pratic dans les affai|159|res , il a fait imprimer un ouvrage moral, qui est rare par le ridicule.
✦❡ Il n’est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait, que d’en faire valoir un mediocre par le nom qu’on s’est déja acquis.
✦❡ Un ouvrage satirique ou qui a des faits, qui est donné en feüilles sous le manteau aux conditions d’estre rendu de même, s’il est mediocre, passe pour merveilleux ; l’impression est l’écüeil.
✦❡ Si l’on oste de beaucoup d’ouvrages de morale l’Avertissement au Lecteur, l’Epistre dedicatoire, la Preface, la Table, les Approbations, il reste à peine assez de pages pour meriter le nom de livre.
✦ ❡ Quel supplice que celuy d’entendre prononcer de mediocres vers avec toute l’emphase d’un mauvais Poëte ?
✦ ❡ Il y a de certaines choses dont la mediocrité est insupportable, la Poësie, la Musique, la Peinture, le Discours public.
✦ ❡ L’on n’a gueres veu jusques à present un chef d’œuvre d’esprit qui soit l’ouvrage de plusieurs ; Homere a fait l’Iliade, Virgile l Eneide, Tite-Live ses Decades, & l’Orateur Romain ses Oraisons.
✦ ❡ Il y a dans l’art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature ; celuy qui le sent, & qui l’aime a le goust parfait ; celuy qui ne le sent pas, & qui aime en deçà ou au delà, a le goust défectueux. Il y a donc un bon & un mauvais goust, & l’on dispute des goûts avec fondement.
✦ ❡ Il y a beaucoup plus de vivacité que de goust parmy les hommes ; ou pour mieux dire, il y a peu d’hommes dont l’esprit soit accompagné d’un goust seur , & d’une critique judicieuse.
✦ ❡ La vie des Heros a enrichi l’histoire, & l’histoire a embelli les actions des Heros : ainsi je ne sçay qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l’histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matiere, ou ces grands Hommes à leurs Historiens.
✦ ❡ Amas d’épithetes, mauvaises loüanges ; ce sont les faits qui loüent, & la maniere de les raconter.
✦ ❡ Tout l’esprit d’un Auteur consiste à bien définir & à bien peindre. †Moyse, Homere, Platon, Virgile, Horace ne sont au dessus des autres Ecrivains que par leurs expressions & leurs images : Il faut exprimer le vray pour écrire naturellement, fortement, délicatement
✦ ❡ Combien de siecles se sont écoulez avant que les hommes dans les sciences & dans les arts ayent pû revenir au goût des Anciens, & reprendre enfin le simple & le naturel.
✦ ❡ Entre toutes les differentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toûjours en parlant, ou en écrivant ; il est vray neanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est foible, & ne satisfait point un homme d’esprit qui veut se faire entendre.
✦ ❡ Un bon Auteur, & qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchoit depuis long-temps sans la connoistre, & qu’il a enfin trouvée, est celle qui estoit la plus simple, la plus naturelle, qui sembloit devoir se presenter d’abord & sans effort.
✦ ❡ Ceux qui écrivent par humeur, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages ; comme elle n’est pas toûjours fixe, & qu’elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bien-tost pour les expressions & les termes qu’ils ont le plus aimez.
✦ ❡ L’on devroit aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en sçavent assez pour les corriger & les estimer.
✦ ❡ La mesme justesse d’esprit qui nous fait écrire de bonnes choses, nous fait apprehender qu’elles ne le soient pas assez pour meriter d’estre leuës.
✦ ❡ Un esprit mediocre croit écrire divinement ; un bon esprit croit écrire raisonnablement.
✦ ❡ L’on m’a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zelotes, je l’ay fait ; ils l’ont saisi d’abord, & avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais ; il les a loüez modestement en ma presence, & il ne les a pas loüez depuis devant personne je l’excuse, & n’en demande pas davantage à un Autheur ; je le plains mesme d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point faites.
✦ ❡ Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’Auteur, ont ou des passions, ou des besoins qui les distraient , & les rendent froids sur les conceptions d’autruy : personne presque par la dispositon de son esprit, de son cœur, & de sa fortune n’est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.
✦ ❡ Le plaisir de la critique nous ôte celuy d’estre touchez vivement de tres-belles choses.
✦ ❡ Bien des gens vont jusques à sentir le merite d’un manuscrit que l’on leur lit, qui ne peuvent se declarer en sa faveur, jusques à ce qu’ils ayent veu le cours qu’il aura dans le monde par l’impression, ou quel sera son sort parmy les habiles : ils ne hazardent point leur suffrages, & ils veulent estre portez par la foule & entraînez par la multitude ; ils disent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, & que le public est de leur avis.
✦ ❡ Le E** G** est immediatement au dessous du rien ; il a bien d’autres livres qui luy ressemblent : il y a autant d’esprit à s’enrichir par un mauvais livre, qu’il y a de sotise à l’acheter ; c’est ignorer le goust du peuple, que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.
✦ ❡ L’on voit bien que l’Opera est l’ébauche d’un grand spectacle ; il en donne l’idée.
✦ Je ne sçay pas comment l’Opera avec une Musique si parfaite & une dépense toute Royale a pû réüssir à m’ennuyer.
✦ Il y a des endroits dans l’Opera qui laissent en desirer d’autres, il échape quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle ; c’est faute d’action, de theatre , & de choses qui interessent.
✦ ❡ Il semble que le Roman & la Comedie pourroient estre aussi utiles qu’ils sont nuisibles ; l’on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse & de désinteressement , de si beaux & de si parfaits caracteres ; que quand une jeune personne jette de là sa veuë sur tout ce qui l’entoure, ne trouvant que des sujets indignes & fort au dessous de ce qu’elle vient d admirer, je m’étonne qu’elle soit capable pour eux de la moindre foiblesse.
✦ ❡ Corneille ne peut estre égalé dans les endroits où il excelle, il a pour lors un caractere original & inimitable ; mais mais il est inégal, ses premieres Comedies sont seches, languissantes, & ne laissoient pas esperer qu’il dût jamais ensuite aller si loin : Dans quelques-unes de ses meilleures pieces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs ; un style de declamateur qui arreste l’action, & la fait languir ; des negligences dans les vers & dans l’expression qu’on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu il y a eu en luy de plus éminent c’est l’esprit, qu’il avoit sublime, à qui il a esté redevable de certains vers les plus heureux qu’on ait jamais lû ailleurs, de la conduite de son theatre qu’il a quelquefois hasardée & contre les regles des Anciens, & enfin de ses dénoüemens ; car il ne s est pas toûjours assujetti au goust des Grecs, & à leur grande simplicité ; il a aimé au contraire à charger la scene d’évenemens dont il est presque toûjours sorti avec succés : admirable certes par l’extrême varieté & le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de Poëmes qu’il a composez. Il semble qu’il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, & qui tendent un peu plus à une mesme chose ; mais il est égal, soûtenu, toûjours le mesme par tout ; soit pour le dessein & la conduite de ses pieces, qui sont justes, regulieres, prises dans le bon sens & dans la nature ; soit pour sa versification qui est correcte, riche sans ses rimes, élegante, nombreuse, harmonieuse ; exact imitateur des Anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté & la simplicité de l’action ; à qui le grand & le merveilleux n’ont pas même manqué, ainsi qu’à Corneille ny le touchant ny le patetique ; quelle plus grande tendresse que celle qui est réponduë dans tout le Cid, dans Polieucte & dans les Horaces ! quelle grandeur ne se remarque point en Mitridate, en Porus, & en Burrhus ? Ces passions encore favorites des Anciens, que les tragiques aimoient à exciter sur les theatres, & qu’on nomme la terreur & la pitié, ont esté connuës de ces deux Poëtes ; Oreste dans l’Andromaque de Racine, & Phedre du mesme Auteur, comme l’Oedippe & les Horaces de Corneille en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entr’eux quelque comparaison, & les marquer l’un & l’autre par ce qu’ils ont eu de plus propre, & par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-estre qu’on pourroit parler ainsi. Corneille nous assujettit à ses caracteres & à ses idées ; Racine descend jusques aux nostres : celuy-là peint les hommes comme ils devroient estre ; celuy-cy les peint tels qu’ils sont : il y a plus dans le premier de ce que l’on admire, & de ce que l’on doit mesme imiter ; il y a plus dans le second de ce que l’on reconnoist dans les autres, ou de ce que l’on épouve dans soy-mesme : l’un éleve, étonne, maîtrise, instruit ; l’autre plaît, remuë, touche, penetre : ce qu’il y a de plus beau, de plus noble & de plus imperieux dans la raison est manié par le premier ; & par l’autre ce qu’il y a de plus flatteur & de plus délicat dans la passion : ce sont dans celuy-là des maximes, des regles, des preceptes ; & dans celuy cy du goust & des sentimens : l’on est plus occupé aux pieces de Corneille ; l’on est plus ébranlé & plus attendri à celles de Racine : Corneille est plus moral, Racine plus naturel : il semble que l’un imite Sophocle ; & que l’autre doit plus à Euripide.
✦ ❡ Le peuple appelle Eloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls & long-temps, jointe à l’emportement du geste, à l’éclat de la voix, & à la force des poulmons. Les Pedans ne l’admettent aussi que dans le discours oratoire, & ne la distinguent pas de l’entassement des figures, de l’usage des grands mots, & de la rondeur des periodes.
✦ Il semble que la Logique est l’art de convaincre de quelque verité & l’Eloquence un don de l’ame, lequel nous rend maîtres du cœur & de l’esprit des autres, qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaist.
✦ L’Eloquence peut se trouver dans les entretiens & dans tout genre d’écrire ; elle est rarement où on la cherche, & elle est quelquefois où on ne la cherche point.
✦ ❡ Un homme né Chrétien & François est embarassé dans la satyre ; les grands sujets luy sont défendus, il les entame quelquefois, & se détourne ensuite sur de petites choses qu’il releve par la beauté de son genie & de son style.
✦ ❡ Il faut éviter le style vain & puerile, de peur de ressembler à Dorilas & à Handburg ; l’on peut au contraire en une sorte d’écrits hasarder de certaines expressions, user de termes transposez, & qui peignent vivement & plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu’il y a à s’en servir ou à les entendre.
✦ ❡ Celuy qui n’a égard en écrivant qu’au goust de son siecle, songe plus à sa personne qu’à ses écrits : il faut toûjours tendre à la perfection ; & alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la posterité sçait nous la rendre.
✦ ❡ Il ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point ; c’est se gâter le goût, c’est corrompre son jugement & celuy des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grace, & d’une maniere qui plaise & qui instruise.
✦ ❡ Horace ou Despreaux l’a dit avant vous ; je le crois sur vostre parole ; mais je l’ay dit comme mien ; ne puis-je pas penser une chose vraie, & que d’autres encore penseront aprés moy ?
Du Merite personnel.
✦ QUi peut avec les plus rares talens & le plus excellent merite n’estre pas convaincu de son inutilité, quand il considere qu’il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perte, & où tant de gens se trouvent pour le remplacer ?
✦ ❡ De bien des gens il n’y a que le nom qui vale quelque chose ; quand vous les voyez de fort prés, c’est moins que rien ; de loin ils imposent.
✦ ❡ Combien d’hommes admirables, & qui avoient de tres-beaux genies sont morts sans qu’on en ait parlé ? Combien vivent encore dont on ne parle |175| point, & dont on ne parlera jamais ?
✦ ❡ Quelle horrible peine à un homme qui est sans prosneurs & sans cabale, qui n’est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, & qui n’a que beaucoup de merite pour toute recommendation, de se faire jour à travers l’obscurité où il se trouve, & venir au niveau d’un fat qui est en credit.
✦ ❡ Personne presque ne s’avise de luy-mesme du merite d’un autre.
✦ ❡ Les hommes sont trop occupez d’eux-mesmes pour avoir le loisir de penetrer ou de discerner les autres ; de là vient qu’avec un grand merite & une plus grande modestie l’on peut estre long-temps ignoré.
✦ ❡ Le genie & les grands talens manquent souvent ; quelquefois aussi les seules occasions : tels |176|peuvent estre loüez de ce qu’ils ont fait, & tels de ce qu’ils auroient fait.
✦ ❡ Il n’y a point au monde un si penible métier que celuy de se faire un grand nom ; la vie s’acheve que l’on a à peine ébauché son ouvrage.
✦ ❡ Il faut en France beaucoup de fermeté, & une grande étenduë d’esprit pour se passer des charges & des emplois, & consentir ainsi à demeurer chez soy, & ne rien faire ; personne presque n’a assez de merite pour joüer ce rôle avec dignité, ny assez de fond pour remplir le vuide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires : il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom ; & que mediter, parler, lire, & estre tranquille s’appellât travailler.
✦ ❡ Un homme de merite, & qui |177| est en place, n’est jamais incommode par sa vanité ; il s’étourdit moins du poste qu’il occupe, qu’il n’est humilié par un plus grand qu’il ne remplit pas, & dont il se croit digne : plus capable d’inquietude que de fierté, ou de mépris pour les autres, il ne pese qu’à soi-même.
✦ ❡ Un honneste homme se paye par ses mains de l’application qu’il a à son devoir par le plaisir qu’il sent à le faire ; & se désinteresse sur les éloges, l’estime & la reconnoissance qui luy manquent quelquefois.
✦ ❡ Si j’osois faire une comparaison entre deux conditions toutfait inégales, je dirois qu’un homme de cœur pense à remplir ses devoirs, à peu prés comme le couvreur songe à couvrir ; ny l’un ny l’autre ne cherchent à exposer leur vie, ny ne sont détournez par le peril ; |178|la mort pour eux est un inconvenient dans le métier, & jamais un obstacle ; le premier aussi n’est guere plus vain d’avoir parû à la tranchée, emporté un ouvrage, ou forcé un retranchement, que celuy-cy d’avoir monté sur de hautes combles, ou sur la pointe d’un clocher : ils ne sont tous deux appliquez qu’à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l’on dise de luy qu’il a bien fait.
✦ ❡ Quand on excelle dans son art, & que l’on luy donne toute la perfection dont il est capable, l’on en sort en quelque maniere, & l’on s’égale à ce qu’il y a de plus noble & de plus relevé. V** est un Peintre. C** un Musicien, & l’auteur de Pyrame est un Poëte : mais Mignard est Mignard. Lully est Lully ; & Corneille est Corneille.
✦ ❡ Un homme libre, & qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s’élever au dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, & aller de pair avec les plus honnestes gens : cela est moins facile à celuy qui est engagé ; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
✦ ❡ Un homme à la Cour, & souvent à la Ville, qui a un long manteau de soye ou de Drap d’Hollande, une ceinture large & placée haut sur l’estomac, le soulier de maroquin, la calotte de mesme, d’un beau grain, un collet bien fait & bien empesé, les cheveux arrangez & le teint vermeil ; qui avec cela se souvient de quelques distinctions metaphysiques, explique ce que c’est que la lumiere de gloire, & sçait précisément comment l’on voit Dieu ; cela s’appelle |180|un Docteur. Une personne humble qui est enseveli dans le cabinet, qui a medité, cherché, consulté, confronté, lû ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.
✦ ❡ Chez nous le soldat est brave, & l’homme de robe est sçavant ; nous n’allons pas plus loin. Chez les Romains l’homme de Robe estoit brave, & le soldat estoit sçavant ; un Romain estoit tout ensemble & le soldat & l’homme de Robe .
✦ ❡ Il semble que le Heros est d’un seul métier, qui est celuy de la guerre ; & que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l’épée, ou du cabinet, ou de la Cour : l’un & l’autre mis ensemble ne pesent pas un homme de bien.
✦ ❡ Dans la guerre la distinction entre le Heros & le grand Homme est délicate ; toutes les ver|181|tus militaires font l’un & l’autre : il semble neanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d’une haute valeur, ferme dans les perils, intrepide ; que l’autre excelle par un grand sens, une vaste prévoyance, une haute capacité & une longue experience : peut-estre qu’Alexandre n’étoit qu’un Heros, & que Cesar étoit un grand homme.
✦ ❡ J’éviteray avec soin d’offenser personne, si je suis équitable ; mais sur toutes choses un homme d’esprit, si j’aime le moins du monde mes interests.
✦ ❡ Un homme d’esprit & d’un caractere simple & droit peut tomber dans quelque piege ; il ne pense pas que personne veüille luy en dresser, & le choisir pour estre sa duppe ; cette confiance le rend moins précautionné, & les mauvais plaisans l’entament par cet endroit : il |182|n’y a qu’à perdre pour ceux qui en viendroient à une seconde charge ; il n’est trompé qu’une fois.
✦ ❡ Le sage quelquefois évite le monde de peur d’estre ennuyé.
✦ ❡ Il n’y a rien de si délié, de si simple, & de si imperceptible, où il n’entre des manieres qui nous decelent. Un sot ny n’entre, ny ne sort, ny ne s’assied, ny ne se leve, ny ne se tait, ny n’est sur ses jambes comme un homme desprit.
Des Femmes.
✦LEs hommes & les femmes conviennent rarement sur le merite d’une femme ; leurs interests sont trop differens : les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mesmes agréemens qu’elles plaisent aux hommes ; mille manieres qui allument dans ceux-cy les grandes, passions forment entre elles l’aversion ou l’antipathie.
✦❡ Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de teste, aux façons de marcher, & qui ne va pas plus loin ; un esprit ébloüissant qui impose, & que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur sim|184|ple, naturelle, indépendante du geste & de la démarche ; qui a sa source dans le cœur, & qui est comme une suite de leur haute naissance ; un merite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échapent, & qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
✦❡ J’ay veu souhaiter d’estre fille, & une belle fille depuis treize ans jusques à vingt-deux ; & aprés cet âge de devenir un homme.
✦❡ Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; & l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.
✦❡ L’on peut estre touché de certaines beautez si parfaites, & d’un merite si éclatant, que l’on se borne à les voir & à leur parler.
✦❡ Une belle femme qui a les qualitez d’un honneste homme, est ce qu’il y a au monde d’un commerce plus delicieux ; l’on trouve en elle tout le merite des deux sexes.
✦Il échape à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, & qui flatent sensiblement celuy pour qui elles sont faites : il n’échape presque rien aux hommes, leurs caresses sont volontaires, ils parlent, ils agissent, ils sont empressez, & persuadent moins.
✦❡ Les femmes s’attachent aux hommes par les faveurs qu’elles leur accordent : les hommes guerissent par ces mesmes faveurs.
✦❡ Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus jusques aux faveurs qu’il a receuës d’elle.
✦❡ Une femme qui n’a qu’un |186|galand croit n’estre point coquette ; celle qui a plusieurs galans croit n’estre que coquette.
✦❡ Telle femme évite d’estre coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.
✦❡ A un homme vain, indiscret, qui est grand parleur & mauvais plaisant ; qui parle de soy auec confiance, & des autres avec mépris ; impetueux, altier, entreprenant ; sans mœurs ny probité d’un esprit bornê, de nul jugement & d’une imagination tres-libre, il ne luy manque plus pour estre adoré de bien des femmes, que de beaux traits & la taille belle.
✦❡ Il y a des femmes déja flétries qui par leur complexion ou par leur mauvais caractere sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n’ont pas assez de bien. Je ne sçay qui est le |187|plus à plaindre, ou d’une femme avancée en âge qui a besoin d’un cavalier, ou d’un cavalier qui a besoin d’une vieille.
✦❡ Quelques femmes donnent aux convents & à leurs amans ; galantes & bienfactrices elles ont jusques dans l’enceinte de l’Autel des tribunes & des oratoires où elles lisent des billets tendres, & où personne ne voit qu’elles ne prient point Dieu.
✦❡ Il y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, & ses amans que son argent.
✦❡ Il est étonnant de voir dans le cœur de certaines femmes quelque chose de plus vif & de plus fort que l’amour pour les hommes, je veux dire l’ambition & le jeu : de telles femmes rendent les hommes chastes, elles n’ont de leur sexe que les habits.
✦❡ A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté, & ses dédains, il n’y a personne qui doute que ce ne soit un Heros qui doive un jour la charmer : son choix est fait ; c’est un petit monstre qui manque d’esprit.
✦❡ Est-ce en veuë du secret, ou par un goust hypochondre que cette femme aime un valet, cette autre un Moine, & Dorinne son Medecin.
✦❡ Pour les femmes du monde un Jardinier est un Jardinier, & un Masson est un Masson ; pour quelques autres plus retirées un Masson est un homme, un Jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.
✦❡ Si le Confesseur & le Directeur ne conviennent point sur une regle de conduite ; qui sera le tiers qu’une femme prendra pour surarbitre ?
|189|✦Le capital pour une femme n’est pas d’avoir un Directeur ; mais de vivre si uniment qu’elle s’en puisse passer.
✦Si une femme pouvoit dire à son Confesseur avec ses autres foiblesses celle qu’elle a pour son Directeur, & le temps qu’elle perd dans son entretien ; peut-estre luy seroit-il donné pour penitence d’y renoncer.
✦❡ C’est trop contre un mary d’estre coquette & devote ; une femme devroit opter.
✦❡ La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, quoy qu’elles ayent rompu pour des interests où nous n’avons nulle part, est un point difficile ; il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux.
✦❡ Quand l’on a assez fait auprés d’une femme pour devoir l’engager ; si cela ne réüssit |190|point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire ; c’est alors qu’elle vous rappelle.
✦❡ Un homme est plus fidelle au secret d’autruy qu’au sien propre ; une femme au contraire garde mieux son secret que celuy d’autruy.
✦❡ Les femmes sont extrêmes ; elles sont ou meilleures, ou pires que les hommes.
✦❡ La plûpart des femmes n’ont gueres de principes, elles se conduisent par le cœur, & dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment.
✦❡ Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti ; elles ne laissent gueres échaper les premieres occasions sans se preparer un long repentir ; il semble que la reputation des biens diminuë en elles avec celle de leur beauté : tout favo|191|rise au contraire une jeune personne, jusques à l’opinion des hommes, qui aiment à luy accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.
✦Combien de filles à qui une grande beauté n’a jamais servi qu’à leur faire esperer une grande fortune.
✦❡ Il n’y a point dans le cœur d’une jeune fille un si violent amour, à qui l’interest ou l’ambition n’ajoûte quelque chose.
✦❡ Je ne comprends point comment un mari qui s’abandonne à son humeur & à sa complexion ; qui ne cache aucun de ses defauts, & se montre au contraire par ses mauvais endroits ; qui est avare, qui est trop negligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid & taciturne, peut |192|esperer de défendre le cœur d’une jeune femme contre les entreprises de son galant, qui employe la parure & la magnificence, la complaisance, les soins, l’empressement, les dons, la flatterie.
✦❡ Il y a peu de galanteries secrettes : bien des femmes ne sont pas mieux designées par le nom de leurs maris, que par celuy de leurs amans.
✦❡ Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à soûtenir, également difficile à rompre & à dissimuler ; il ne manque à l’un que le contract, & à l’autre que le cœur.
✦❡ Il arrive quelquefois qu’une femme cache à un homme toute la passion qu’elle sent pour luy ; pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu’il ne sent pas.
✦❡ L’on suppose un homme indifferent, mais qui voudroit persuader à une femme une passion qu’il ne sent pas ; & l’on demande, s’il ne luy seroit pas plus aisé d’imposer à celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.
✦❡ Un homme peut tromper une femme par un feint attachement, pourveu qu il n’en ait pas ailleurs un veritable.
✦❡ Un homme éclate contre une femme qui ne l’aime plus, & se console ; une femme fait moins de bruit quand elle est quittée, & demeure long-temps inconsolable.
✦❡ Les femmes guerissent de leur paresse par la vanité ou par l’amour.
✦❡ Un homme de la ville est pour une femme de Province, ce qu’est pour une femme de ville un homme de la Cour.
✦❡ Ne pourroit-on point découvrir l’art de se faire aimer de sa femme ?
De la Societe & de la Conversation.
✦ UN caractère bien fade est celuy de n’en avoir aucun.
✦ ❡ C’est le rôle d’un sot d’estre importun : un homme habile sent s’il convient, ou s’il ennuye, il sçait disparoistre le moment qui précede celuy où il seroit de trop quelque part.
✦ ❡ L’on marche sur les mauvais plaisans, & il pleut par tout pays de cette sorte d’insectes : un bon plaisant est une piece rare ; à un homme qui est né tel il est encore fort délicat d’en soûtenir long-temps le personnage ; il n’est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.
✦ ❡ Il y a beaucoup d’esprits obscenes, encore plus de médisans ou de satiriques ; peu de |200|délicats.Pour badiner avec grace & rencontrer heureusement sur les plus petits sujets il faut trop de manieres, trop de politesse & même trop de fecondité ; c’est créer que de railler ainsi, & faire quelque chose de rien.
✦ ❡ Il y a des gens qui parlent un moment avant que d’avoir pensé : il y en a d’autres qui ont une fade attention à ce qu’ils disent, & avec qui l’on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme paistris de phrases & de petits tours d’expression, concertez dans leur geste & dans tout leur maintien ; ils sont puristes, & ne hazardent pas le moindre mot, quand il devroit faire le plus bel effet du monde : rien d’heureux ne leur échape, rien ne coule de source |201|& avec liberté ; ils parlent proprement & ennuyeusement.
✦ ❡ L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres ; celuy qui sort de vostre entretien content de soy & de son esprit l’est de vous parfaitement : les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à estre instruits & mesme réjoüis, qu’à estre goûtez & applaudis ; & le plaisir le plus délicat est de faire celuy d’autruy.
✦ ❡ Lucain a dit une jolie chose ; il y a un beau mot de Claudien ; il y a cet endroit de Seneque : & là-dessus une longue suite de Latin que l’on cite souvent devant des gens qui ne l’entendent pas, & qui feignent de l’entendre. Le secret seroit d’avoir un grand sens & bien de |202|l’esprit ; car ou l’on se passeroit des Anciens, ou aprés les avoir lûs avec soin, l’on sçauroit encore choisir les meilleurs, & les citer à propos.
✦ ❡ Rien n’est moins selon Dieu & selon le monde, que d’appuyer tout ce que l’on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifferentes par de longs & de fastidieux sermens. Un honneste homme qui dit oüi & non merite d’estre crû ; son caractere jure pour luy, donne créance à ses paroles, & luy attire toute sorte de confiance.
✦ ❡ Celuy qui dit incessamment qu’il a de l’honneur & de la probité, qu’il ne nuit à personne, qu’il consent que le mal qu’il fait aux autres luy arrive, & qui jure pour le faire croire, ne sçait pas mesme contrefaire l’homme de bien.
✦ Un homme de bien ne sçauroit |203|empescher par toute sa modestie qu’on ne dise de luy ce qu’un malhonneste homme sçait dire de soy.
✦ ❡ Il ne faut pas qu’il y ait trop d’imagination dans nos conversations ny dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines & pueriles, qui ne servent point à perfectionner le goust, & à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent estre prises dans le bon sens & la droite raison, & doivent estre un effet de nostre jugement.
✦ ❡ C’est une grande misere que de n’avoir pas assez d’esprit pour bien parler, ny assez de jugement pour se taire : voilà le principe de toute impertinence.
✦ ❡ Combien de belles & inutiles raisons à étaler à celuy qui est dans une grande adversité pour essayer de le rendre |204|tranquille : les choses de dehors qu’on appelle les évenemens, sont quelquefois plus fortes que la raison & que la nature. Mangez, dormez, ne vous laissez point mourir de chagrin, songez à vivre, harangues froides & qui reduisent à l’impossible. Estes-vous raisonnable de vous tant inquieter ? N’est-ce pas dire, Estes vous fou d’estre malheureux ?
✦ ❡ Le conseil si necessaire pour les affaires est quelquefois dans la societé nuisible à qui le donne, & inutile à celuy à qui il est donné : sur les mœurs vous faites remarquer des defauts, ou que l’on n’avoüe pas, ou que l’on estime des vertus ; sur les ouvrages vous rayez les endroits qui paroissent admirables à leur Auteur, où il se complaît davantage, où il croit s’estre surpassé luy-mesme. Vous per|205|dez ainsi la confiance de vos amis, sans les avoir rendus ny meilleurs ny plus habiles.
✦ ❡ Celuy qui est d’une éminence au dessus des autres, qui le met à couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
✦ ❡ Il y a de petits defauts que l’on abandonne volontiers à la censure, & dont nous ne haïssons pas à estre raillez : ce sont de pareils defauts que nous devons choisir pour railler les autres.
✦ ❡ L’on a veu il n’y a pas longtemps un cercle de personnes des deux sexes, liées ensemble par la conversation & par un commerce d’esprit ; ils laissoient au vulgaire l’art de parler d’une maniere intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en entraînoit une autre encore plus obscure, sur laquelle on |206|encherissoit par de vraies enigmes, toûjours suivies de longs applaudissemens : par tout ce qu’ils appelloient délicatesse, sentimens, tour, & finesse d’expression, ils estoient enfin parvenus à n’estre plus entendus, & à ne s’entendre pas eux-mesmes. Il ne falloit, pour fournir à ces entretiens, ny bon sens, ny jugement, ny memoire, ny la moindre capacité ; il faloit de l’esprit, non pas du meilleur, mais de celuy qui est faux, & où l’imagination a trop de part.
✦ ❡ Dans la société c’est la raison qui plie la premiere : les plus sages sont souvent menez par le plus fou & le plus bizarre ; l’on étudie son foible, son humeur, ses caprices, l’on s’y accommode ; l’on évite de le heurter, tout le monde luy cede, la moindre serenité qui paroist sur |207|son visage luy attire des éloges, on luy tient compte de n’estre pas toûjours insupportable ; il est craint, ménagé, obey, quelquefois aimé.
✦ ❡ Cleante est un tres-honneste homme, il s’est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde & la plus raisonnable ; chacun de sa part fait tout le plaisir & tout l’agréement des societez où il se trouve ; l’on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse : ils se quittent demain, & l’acte de leur separation est tout dressé chez le Notaire. Il y a sans mentir de certains merites qui ne sont point faits pour estre ensemble, de certaines vertus incompatibles.
✦ ❡ L’on peut compter seurement sur la dot, le doüaire, & les conventions, mais foiblement sur les nourritures ; elles |208|dépendent d une union fragile qui perit souvent dans l’année du mariage.
✦ ❡ L’interieur des familles est souvent troublé par les défiances, les jalousies, & l’antipathie ; pendant que des dehors contens, paisibles & enjoüez nous trompent, & nous y font supposer une paix qui n’y est point ; il y en a peu qui gagnent à estre approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n’attend que vostre retraite pour recommencer.
✦ ❡ G*** & H*** sont voisins de campagne, & leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée deserte & solitaire ; éloignez des villes & de tout commerce, il sembloit que la fuite d’une entiere solitude, ou l’amour de la societé eût dû les assujettir à une liaison recipro|209|que : il est cependant difficile d’exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l’un pour l’autre, & qui perpetuëra leurs haines dans leurs descendans. Jamais des parens, & mesme des freres ne se sont broüillez pour une moindre chose.
✦ Je suppose qu’il n’y ait que deux hommes sur la terre qui la possedent seuls, & qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu’il leur naîtra bien-tost quelque sujet de rupture, quand ce ne seroit que pour les limites.
✦ ❡ L’on parle impetueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d’attention : tout occupé du desir de répondre à ce que l’on ne se donne pas mesme la peine d’écouter, l’on suit ses , & on les expli|210|que sans le moindre égard pour les raisonnemens d’autruy : l’on est bien éloigné de trouver ensemble la verité, l’on n’est pas encore convenu de celle que l’on cherche. Qui pourroit écouter ces sortes de conversations & les écrire, feroit voir quelquefois de bonnes choses qui n’ont nulle suite.
✦ ❡ Il a regné pendant quelque temps une sorte de conversation fade & puerile, qui rouloit toute sur des questions frivoles qui avoient relation au cœur & à ce qu’on appelle passion ou tendresse ; la lecture de quelques Romans les avoit introduites parmy les plus honnestes gens de la ville & de la Cour ; ils s’en sont defaits, & la bourgeoisie les a receuës avec les pointes & les équivoques.
✦ ❡ Le dédain & le rengorgement dans la societé attire pré|211|cisément le contraire de ce où l’on vise, si c’est à se faire estimer.
✦ ❡ Le plaisir de la societé entre les amis se cultive par une ressemblance de goust sur ce qui regarde les mœurs, & par quelque differences d’opinions sur les sciences : par là ou l’on s’affermit & l’on se complaît dans ses sentimens, ou l’on s’exerce & l’on s’instruit par la dispute.
✦ ❡ L’on ne peut aller loin dans l’amitié, si l’on n’est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits defauts.
✦ ❡ La mocquerie est souvent indigence d’esprit.
✦ ❡ Vous le croyez vostre duppe ; s’il feint de l’estre, qui est plus duppe de luy ou de vous ?
✦ ❡ Les plus grandes choses n’ont besoin que d’estre dites simplement, elles se gâtent par l’emphase ; il faut dire noble|212|ment les plus petites, elles ne se soûtiennent que par l’expression, le ton & la maniere.
✦ ❡ C’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique : celuy qui ne sçait rien croit enseigner aux autres ce qu’il vient d’apprendre luy-mesme ; celui qui sçait beaucoup pense à peine que ce qu’il dit puisse estre ignoré, & parle plus indifferemment.
✦ ❡ Il me semble que l’on dit les choses encore plus finement qu’on ne peut les écrire.
✦ ❡ C’est une faute contre la politesse que de loüer immoderément en presence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mesmes talens ; comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre Poëte.
✦ ❡ L’on peut définir l’esprit de |213|politesse, l’on ne peut en fixer la pratique ; elle suit l’usage & les coutumes receuës, elle est attachée aux temps, aux lieux, aux personnes, & n’est point la mesme dans les deux sexes, ny dans les differentes conditions ; l’esprit tout seul ne la fait pas deviner, il fait qu’on la suit par imitation, & que l’on s’y perfectionne ; il y a des temperamens qui ne sont susceptibles que de la politesse, & il y en a d’autres qui ne servent qu’aux grands talens, ou à une vertu solide : il est vray que les manieres polies donnent cours au merite, & le rendent agreable ; & qu’il faut avoir de bien éminentes qualitez, pour se soûtenir sans la politesse.
✦ Il me semble que l’esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles & par nos manieres, les autres |214|soient contens de nous, & d’eux-mesmes.
✦ ❡ Il y auroit une espece de ferocité à rejeter indifferemment toute sorte de loüanges ; l’on doit estre sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui loüent en nous sincerement des choses loüables.
✦ ❡ L’on dit par belle humeur, & dans la liberté de la conversation de ces choses froides, qu’à la verité l’on donne pour telles, & que l’on ne trouve bonnes que parce qu’elles sont extrémement mauvaises : cette maniere basse de plaisanter a passé du peuple à qui elle appartient jusques dans une grande partie de la jeunesse de la Cour qu’elle a déja infectée ; il est vray qu’il y entre trop de fadeur & de grossiereté pour devoir craindre qu’elle s’étende plus loin, & qu’elle fasse de plus grands |215|progrez dans un pays qui est le centre du bon goust & de la politesse : L’on doit cependant en inspirer le dégoust à ceux qui la pratiquent ; car bien que ce ne soit jamais serieusement, elle ne laisse pas de tenir la place dans leur esprit & dans le commerce ordinaire de quelque chose de meilleur.
Du souverain.
✦QUand l’on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes de gouvernement, l’on ne sçait à laquelle se tenir ; il y a dans toutes le moins bon, & le moins mauvais. Ce qu’il y a de plus raisonnable & de plus seur, est d’estimer celle où l’on est né, la meilleure de toutes, & de s’y soûmettre.
✦ ❡ Le caractere des François demande du serieux dans le Souverain.
✦ ❡ L’un des malheurs du Prince est d’estre souvent trop plein de son secret, par le peril qu’il y a à le répandre ; son bonheur est de rencontrer une personne seure qui l’en décharge.
✦ ❡ Il ne manque rien à un Roy que les douceurs d’une vie privée ; il ne peut estre consolé d’une si grande perte que par le charme de l’amitié, & par la fidelité de ses amis.
✦ ❡ Le plaisir d’un Roy qui est digne de l’estre, est de l’estre moins quelquefois ; de sortir du Theatre, de quitter le bas desoye & les brodequins, & de joüer avec une personne de confiance un rôle plus familier.
✦ ❡ Rien ne fait plus d’honneur au Prince, que la modestie de son favory.
✦ ❡ Il ne faut ny art ny science pour exercer la tyrannie ; & la politique qui ne consiste qu’à répandre le sang est fort bornée, & de nul raffinement : elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à nostre ambition ; un homme né cruel fait cela sans peine. C’est la |264|maniere la plus horrible & la plus grossiere de se maintenir ou de s’aggrandir.
✦ ❡ Il y a peu de regles generales & de mesures certaines pour bien gouverner ; l’on suit le temps & les conjonctures, & cela roule sur la prudence & sur les veuës de ceux qui regnent ; aussi le chef-d’œuvre de l’esprit c’est le parfait gouvernement ; & ce ne seroit peut-estre pas une chose possible, si lespeuples par l’habitude où ils sont de la dépendance & de la soûmission ne faisoient la moitié de l’ouvrage.
✦ ❡ Sous un tres-grand Roy ceux qui tiennent les premieres places n’ont que des devoirs faciles, & que l’on remplit sans nulle peine : tout coule de source ; l’autorité & le genie du Prince leur applanis|265|sent les chemins, leur épargnent les difficultez, & font tout prosperer au dela de leur attente : ils ont le mérite de subalternes.
✦ ❡ Que de dons du Ciel ne faut-il point pour bien regner. Une naissance auguste, un air d’empire & d’autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressez de voir le Prince, & qui conserve le respect dans le Courtisan. Une parfaite égalité d’humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point, ne faire jamais ny menaces ny reproches, ne point ceder à la colere, & estretoûjoursobei. L’esprit facile, insinuant ; le cœur ouvert, sincere, & dont on croit voir le fond, & ainsi tres-propre à se faire des amis, des creatures,|266| & des alliez ; estre secret, toutefois profond & impenetrable dans ses motifs & dans ses projets. Du serieux & de la gravité dans le public ; de la briéveté, jointe à beaucoup de jusstesse & de dignité, soit dans les réponses aux Ambassadeurs des Princes, soit dans les conseils. Une maniere de faire des graces, qui est comme un second bienfait, le choix des personnes que l’on gratifie ; le discernement des esprits, des talens & des complexions pour la distribution des postes & des emplois ; le choix des Generaux & des Ministres. Un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui fait que l’on connoistle meilleur parti & le plus juste ; Un esprit de droiture & d’équité qui fait qu’on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soy |267| mesme en faveur du peuple, des alliez ; des ennemis : une memoire heureuse & tres-presente, qui rappelle les besoins des sujets, leurs noms, leurs requestes. Une vaste capacité qui s’étende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d’Etat, aux veuës de la politique, au reculement des frontieres par la conqueste de nouvelles Provinces , & à leur seureté par un grand nombre de forteresses inaccessibles ; mais qui sçache aussi se renfermer au dedans, & comme dans les détails de tout un Royaume ; qui en banisse un culte faux, suspect & ennemi de la souveraineté, s’il s’y rencontre ; qui abolisse des usages cruels & impies, s’ils y regnent ; qui reforme les loix & les coûtumes, si elles estoient remplies d’abus ; qui donne aux |268|villes plus de seureté & plus de commoditez par le renouvellement d’une exacte police, plus d’éclat & plus de majesté par des édisices somptueux. Punir severement les vices scandaleux ; donner par son autorité & par son exemple du credit à la pieté & à la vertu : proteger l’Eglise, ses ministres, ses droits, ses libertez : ménager ses peuples comme ses enfans ; estretoûjours occupé de la pensée de les soulager, de rendre les subsides legers, & tels qu’ils se levent sur les Provinces sans les appauvrir. De grands talens pour la guerre ; estre vigilant, appliqué, laborieux ; avoir des armées nombreuses, les commander en personne, estre froid dans le peril, ne ménager sa vie que pour le bien de son Etat, aimer le bien de |269|son Etat & sa gloire plus que sa vie. Une puissance tres-absoluë, qui oste cette distance infinie qui est quelquefois entre les Grands & les petits, qui les rapproche, & sous qui tous plient également ; qui ne laisse point d’occasion aux brigues, à l’intrique & à la caballe ; qui fait que le Prince voit tout par ses yeux, qu’il agit immediatement & par luy-même ;qui fait que ses Generaux ne sont quoy qu’éloignez de luy que ses Lieutenans, & les Ministres que ses Ministres. Une profonde sagesse qui sçait declarer la guerre, qui sçait vaincre & user de la victoire ; qui sçait faire la paix, qui sçait la rompre, qui sçait quelquefois & selon les divers interests contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des regles à une vaste ambition, & sçait jus|270|ques où l’on doit conquerir. Au milieu dennemis couverts ou declarez se procurer le loisir des jeux, des festes, des spectacles ; cultiver les arts & les sciences ; former & executer des projets d’édifices surprenans. Un genie enfin superieur & puissant qui se fait aimer & reverer des siens, craindre des étrangers ; qui fait d’une Cour & mesme de tout un Royaume comme une seule famille unie parfaitement sous un mesme Chef, dont l’union & la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces admirables vertus me semblent renfermées dans l’idée d’un Souverain ; il est vray qu’il est rare de les voir ensembledans un mesme sujet ; il faut que trop de choses concourent à la fois, l’esprit, le cœur, les dehors, le temperament : |271|delà vient que le Monarque qui les rassemble toutes en sa personne , ne merite rien de moins que le nom de Grand.
Des Jugemens.
✦RIen ne ressemble mieux à la vive persuasion que le mauvais entêtement : de là les partis, les cabales, les heresies.
✦❡ L’on ne pense pas toûjours constamment d’un mesme sujet : l’entêtement & le dégoût se suivent de prés.
✦❡ Les grandes choses étonnent & les petites rebutent ; nous nous apprivoisons avec les unes & les autres par l’habitude.
✦❡ Il n’y a rien de plus bas & qui convienne mieux au peuple, que de parler en des termes magnifiques de ceux-mesme dont l’on pensoit tres-modestement avant leur élevation.
✦❡ La faveur des Princes n’exclut pas le merite, & ne le suppose pas aussi.
✦❡ Il est étonnant qu’avec tout l’orgüeil dont nous sommes gonflez, & la haute opinion que nous avons de nous-mesmes & de la bonté de nôtre jugement, nous negligions de nous en servir pour prononcer sur le merite des autres ; la vogue, la faveur populaire, celle du Prince nous entraînent comme un torrent : nous loüons ce qui est loüé, bien plus que ce qui est loüable.
✦❡ Le commun des hommes est si enclin au déreglement & à la bagatelle ; & le monde est si plein d’exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirois assez que l’esprit de singularité, s’il pouvoit avoir ses bornes & ne pas aller trop loin, |305|approcheroit fort de la droite raison, & d’une conduite reguliere.
✦Il faut faire comme les autres ; maxime suspecte, qui signifie presque toûjours, il faut mal faire, dés qu’on l’étend au delà de ces choses purement exterieures, qui n’ont point de suites, qui dépendent de l’usage, de la mode ou des bienseances.
✦❡ Tel à un Sermon, à une Musique, ou dans une Gallerie de Peintures a entendu à sa droite & à sa gauche, sur une chose précisément la mesme, des sentimens précisément opposez : cela me feroit dire volontiers que l’on peut hazarder dans tout genre d’ouvrages d’y mettre le bon & le mauvais ; le bon plaist aux uns & le mauvais aux autres ; l’on ne risque gueres davantage d’y |306|mettre le pire, il a ses partisans.
✦❡ Tel connu dans le monde par de grands talens, honoré & cheri par tout où il se trouve, est petit dans son domestique & aux yeux de ses proches qu’il n’a pû reduire à l’estimer : Tel autre au contraire, prophete dans son païs joüit d’une vogue qu’il a parmi les siens, & qui est resserrée dans l’enceinte de sa maison ; s’applaudit d’un merite rare & singulier, qui luy est accordé par sa famille dont il est l’idole, mais qu’il laisse chez soy toutes les fois qu’il sort, & qu’il ne porte nulle part.
✦❡ Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de sa vie ? quelle autre fortune mieux soûtenuë, sans interruption, sans la moindre disgrace ? Les |306| premiers postes, l’oreille du Prince, d’immenses tresors, une santé parfaite, & une mort douce : mais quel étrange compte à rendre d’une vie passée dans la faveur ; des conseils que l’on a donnez, de ceux qu’on a negligé de donner ou de suivre ; des biens que l’on n’a point fait, des maux au contraire que l’on a fait ou par soy-mesme ou par les autres : en un mot de toute sa prosperité.
✦❡ Cesar n’estoit point trop vieux pour penser à la conqueste de l’Univers* ; il n’avoit point d’autre beatitude à se faire que le cours d’une belle vie, & un grand nom aprés sa mort ; né fier, ambitieux, & se portant bien comme il faisoit, il ne pouvoit mieux employer son temps qu’à conquerir le monde. Alexandre |308|estoit bien jeune pour un dessein si serieux ; il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin n’ayent pas plûtost rompu son entreprise.
✦❡ Un jeune Prince, d’une race auguste. L’Amour & l’Esperance des peuples. Donné du Ciel pour prolonger la Felicité de la terre. Plus grand que ses Ayeux. Fils d’un Heros qui est son modele, a déja montré à l’Univers par ses Divines qualitez, & par une Vertu anticipée, que les enfans des Heros sont plus proches de l’estre que les autres hommes.
✦❡ Aprés l’esprit de discernement ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamans & les perles.
✦❡ Un homme est fidelle à de certaines pratiques de religion , on le voit s’en acquiter avec exactitude, personne ne le |309|loüe, ny ne le desapprouve, on n’y pense pas ; tel autre y revient aprés les avoir negligées dix années entieres, on se récrie, on l’exalte ; cela est libre : moy je le blâme d’un si long oubly de ses devoirs, & je le trouve heureux d’y estre rentré.
✦❡ Il y a de petites regles, des devoirs, des bienseances attachées aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d’esprit, & que l’usage apprend sans nulle peine ; juger des hommes par les fautes qui leur échapent en ce genre, avant qu’ils soient assez instruits, c’est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux ; c’est vouloir un jour estre détrompé.
✦❡ Ceux qui sans nous connoistre assez, pensent mal de|310| nous, ne nous font pas de tort : ce n’est pas nous qu’ils attaquent, c’est le phantôme de leur imagination.
✦❡ La regle de Descartes, qui ne veut pas qu’on decide sur les moindres veritez avant qu’elles soient connuës clairement & distinctement est assez belle & assez juste, pour devoir s’étendre au jugement que l’on fait des personnes.
✦❡ Rien ne nous vange mieux des mauvais jugemens que les hommes font de nostre esprit & de nos manieres, que l’indignité & le mauvais caractere de ceux qu’ils approuvent.
✦Du mesme fond dont on neglige un homme de merite, l’on sçait encore admirer un sot.
✦❡ Un sot est celuy qui n’a pas mesme ce qu’il faut d’esprit pour estre fat.
|311|✦Un fat est celuy que les sots croient un homme de merite.
✦❡ Nous n’approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu’ils ont avec nous-mesmes ; & il semble qu’estimer quelqu’un, c’est l’égaler à soy.
✦❡ C’est un excés de confiance dans les parens d’esperer tout de la bonne éducation de leurs enfans, & une grande erreur d’en attendre tout & de la negliger.
✦❡ Rien ne découvre mieux quel goût ont les hommes pour les sciences & pour les belles lettres, & de quelle utilité ils les croent dans la epublique, que le prix qu’ils y ont mis, & l’idée qu’ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n’y a point d’art si mécanique ny de si vile condition|312| où les avantages ne soient plus seurs, plus prompts & plus solides. Le Comedien couché dans son carrosse jette de la bouë au visage de Corneille qui est à pied. Chez plusieurs Sçavant & Pedant sont synonimes.
✦Souvent où le riche parle & parle de doctrine, c’est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir s’ils veulent du moins ne passer que pour doctes.
✦❡ Il y a une sorte de hardiesse à soûtenir devant certains esprits la honte de l’érudition : l’on trouve chez eux une prévention toute établie contre les Sçavans, à qui ils ostent les manieres du monde, le sçavoir vivre, l’esprit de societé, & qu’ils renvoyent ainsi dépoüillez à leur cabinet & à leurs livres. Comme l’ignorance est un état paisible, & qui ne coû|313|te aucune peine, l’on s’y range en foule, & elle forme à la Cour & à la Ville un nombreux parti qui l’emporte sur celuy des Sçavans. S’ils alleguent en leur faveur les noms de Harlay, Bossuet, Seguier , & de tant d’autres Personnages également doctes & polis ; s’ils osent mesme citer les grands noms de Conde’, d’Enguien, & de Conti, comme de Princes qui ont sçû joindre aux plus belles & aux plus hautes connoissances & l’atticisme des Grecs & l’urbanité des Romains, l’on ne feint point de leur dire que ce sont des exemples singuliers ; & s’ils ont recours à de solides raisons, elles sont foibles contre la voix de la multitude. Il semble neanmoins que l’on devroit decider sur cela avec plus de précaution, & se donner |314|seulement la peine de douter, si mesme esprit qui fait faire de si grands progrez dans des sciences raisonnables ; qui fait bien penser, bien juger, bien parler & bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.
✦Il faut tres-peu de fonds pour la politesse dans les manieres ; il en faut beaucoup pour celle de l’esprit.
✦❡ Si les Ambassadeurs des Rois étrangers estoient des Singes instruits à marcher sur leurs pieds de derriere, & à se faire entendre par interprete ; nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celuy que nous donne la justesse de leurs réponses & le bon sens qui paroist quelquefois dans leurs discours. La prévention du païs, jointe à l’orgüeil de la nation nous fait oublier que la raison est de tous |315|les climats, & que l’on pense juste par tout où il y a des hommes : nous n’aimerions pas à estre traitez ainsi de ceux que nous appellons barbares ; & s’il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à estre épouventez de voir d’autres peuples raisonner comme nous.
✦❡ Tous les étrangers ne sont pas Barbares, & tous nos compatriotes ne sont pas civilisez : de mesme toute Campagne n’est pas agreste, & toute ville n’est pas polie : il y a dans l’Europe un endroit d’une Province maritime d’un grand Royaume, où le Villageois est doux & insinuant, le Magistrat au contraire grossier, & dont la rusticité peut passer en proverbe.
✦Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos |316|habits, des mœurs si cultivées, de si belles loix, & un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples.
✦❡ Si nous entendions dire des Orientaux qu’ils boivent ordinairement d’une liqueur qui leur monte à la teste, leur fait perdre la raison, & les fait vomir ; nous dirions, cela est bien barbare.
✦❡ Il est ordinaire & comme naturel de juger du travail d’autruy seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le Poëte rempli de grandes & sublimes idées estime peu le discours de l’Orateur qui ne s’exerce souvent que sur de simples faits : & celuy qui écrit l’histoire de son païs ne peut comprendre qu’un esprit raisonnable employe sa vie à imaginer des fictions & à trouver une rime : |317|de mesme le Bachelier plongé dans les quatre premiers siecles traite toute autre doctrine de science triste, vaine & inutile ; pendant qu’il est peut-estre méprisé du Geometre.
✦❡ Ce Prelat ne se montre point à la Cour, il n’est de nul commerce, on ne le voit point avec des femmes, il ne joüe ny à grande ny à petite prime, il n’assiste ny aux festes ny aux spectacles, il n’est point homme de caballe, & il n’a point l’esprit d’intrigue ; toûjours dans son Evesché, où il fait une residence continuelle, il ne songe qu’à instruire son peuple par la parole & à l’édifier par son exemple ; il consume son bien en des aumônes, & son corps par la penitence ; il n’a que l’esprit de regularité, & il est imitateur |318|du zele & de la pieté des Apôtres : comment luy est venuë, dit le peuple, cette nouvelle dignité ?
✦❡ Tout le monde s’éleve contre un homme qui entre en reputation ; à peine ceux qu’il croit ses amis luy pardonnent-ils un merite naissant, & une premiere vogue qui semble l’associer à la gloire dont ils sont déja en possession : l’on ne se rend qu’à l’extremité, & aprés que le Prince s’est declaré par les recompenses. Tous alors se rapprochent de luy ; & de ce jour-là seulement il prend son rang d’homme de merite.
✦❡ Les enfans des Dieux,* pour ainsi dire, se tirent des regles de la nature, & en sont comme l’exception. Ils n’attendent presque rien du temps & des années Le merite chez eux devance l’âge. Ils naissent|319|instruits, & ils sont plûtost des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l’enfance.
De la Mode.
✦ Une chose folle & qui découvre bien nostre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes quand on l’étend à ce qui concerne le goust, le vivre, la santé & la conscience. La viande noire est hors de mode & par cette raison insipide : ce seroit pecher contre la mode que de guerir de la fiévre par la saignée : de mesme l’on ne mourroit plus depuis long temps par Theotime ; ses tendres exhortations ne sauvoient plus que le peuple, & Theot. a veu son successeur.
✦ ❡ Le duel est le triomphe de la mode, & l’endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus |320|d’éclat ; cet usage n’a pas laissé au poltron la liberté de vivre, il l’a mené se faire tuer par un plus brave que soy, & l’a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l’honneur, & de la gloire à une action folle & extravagante ; il a esté approuvé par la presence des Rois ; il y a eu quelquefois une pece de religion à le pratiquer ; il a decidé de l’innocence des hommes, des accusations fausses ou veritables sur des crimes capitaux ; il s’estoit enfin si profondement enraciné dans l’opinion des peuples, & s’estoit si fort saisi de leur cœur & de leur esprit, qu’un des plus beaux endroits de la vie d’un tres grand Roy a esté de les guerir de cette folie.
✦ ❡ Tel a esté à la mode ou pour le commandement des armées & la negociation, ou pour l’éloquence de la |321|Chaire, ou pour les vers, qui n’y est plus. Y a-t’il des hommes qui degenerent de ce qu’ils furent autrefois ; est-ce leur merite qui soit usé, ou le goût que l’on avoit pour eux ?
✦ ❡ Un homme fat & ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à aîlerons, des chausses à éguillettes & des bottines ; il réve la veille par où & comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un Philosophe se laisse habiller par son Tailleur ; il y a autant de foiblesse à fuir la mode qu’à l’affecter.
✦ ❡ Le Courtisan autrefois avoit ses cheveux, estoit en chausse & en pourpoint, portoit de larges canons, & il estoit libertin ; cela ne sied plus : il porte une perruque, l’habit serré, le bas uni, & il est devot : tout se regle par la mode.
✦ |322| ❡ Celuy qui depuis quelque temps à la Cour estoit devot, & par là contre toute raison peu éloigné du ridicule, pouvoit-il esperer de devenir à la mode ?
✦ ❡ De quoy n’est point capable un Courtisan dans la veuë de sa fortune, si pour ne la pas manquer il devient devot.
✦ ❡ Quand le Courtisan sera humble, gueri du faste & de l’ambition ; qu’il n’établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrens, qu’il sera équitable, soulagera ses vassaux, payera ses creanciers ; qu’il ne sera ny fourbe ny médisant ; qu’il renoncera aux grands repas & aux amours illegitimes ; qu’il priera autrement que des lévres, & mesme hors de la presence du Prince : alors il me persuadera qu’il est devot.
✦ ❡ L’on croit que la devo|323|tion de la Cour inspirera enfin la residence.
✦ ❡ C’est une chose délicate à un Prince Religieux de reformer la Cour & de la rendre pieuse : instruit jusques où le Courtisan veut luy plaire, & aux dépens de quoy il feroit sa fortune, il le menage avec prudence, il tolere, il dissimule, de peur de le jetter dans l’hypocrisie ou le sacrilege ; il attend plus de Dieu & du temps , que de son zele & de son industrie.
De la Chaire.
✦ LE discours Chrétien est devenu un spectacle ; cette tristesse Evangelique qui en est l’ame, ne s’y remarque plus ; elle est suppleé par l’avantage de la mine, par les inflexions de la voix, par la regularité du geste, par le choix des mots, & par les longues énumerations : on n’écoute plus serieusement la parole sainte ; c’est une sorte d’amusement entre mille autres, c’est un jeu où il y a de l’émulation & des parieurs.
✦ ❡ L’on fait assaut d’Eloquence jusques au pied de l’Autel, & dans la Chaire de la verité : celuy qui écoute s’établit ju |333|ge de celuy qui prêche, pour condamner ou pour applaudir ; & n’est pas plus converti par le discours qu’il favorise que par celuy à qui il est contraire. L’Orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, & convient avec tous en une chose ; que comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.
✦ ❡ Jusqu’à ce qu’il revienne un homme qui avec un style nourri des saintes Ecritures explique au peuple la parole divine uniment & familierement, les Orateurs & les Declamateurs seront suivis.
✦ ❡ Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathetique, les antitheses, les figures outrées ont fini ; les portraits finiront, & feront place à une simple explication de l’Evangile, jointe aux mouve|334| mens qui inspirent la conversion.
✦ C’est avoir de l’esprit que de plaire au peuple dans un Sermon par un style fleuri, une morale enjoüée, des figures reïterées, des traits brillants, & de vives descriptions ; mais ce n’est point en avoir assez. Un meilleur esprit condamne dans les autres, & neglige pour soy ces ornemens étrangers, indignes de servir à l’Evangile ; il prêche simplement, fortement, chrétiennement.
✦ ❡ L’Orateur fait de si belles images de certains desordres, y fait entrer des circonstances si delicates, met tant d’esprit, de tour , & de raffinement dans celuy qui peche ; que si je n’ay pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j’ay besoin du moins que quelque Apôtre , avec un style plus Chré|335|tien me degoûte des vices dont l’on m’avoit fait une peinture si agreable.
✦ ❡ La morale douce & relâchée tombe avec celuy qui la prêche ; elle n’a rien qui réveille & qui pique la curiosité d’un homme du monde, qui craint moins qu’on ne pense une doctrine severe, & qui l’aime mesme dans celuy qui fait son devoir en l’annonçant : il semble donc qu’il y ait dans l’Eglise comme deux états qui doivent la partager ; celuy de dire la verité dans toute son étenduë, sans égards, sans déguisement ; celuy de l’écouter avidément, avec goust, avec admiration, avec eloges, & de n’en faire cependant ny pis ny mieux.
✦ ❡ Theodule a moins reüssi que quelques uns de ses Auditeurs ne l’apprehendoient, ils |336| sont contens de luy & de son discours , & il a mieux fait à leur gré que de charmer l’esprit & les oreilles, qui est de flatter leur jalousie.
✦ ❡ Le métier de la parole ressemble en une chose à celuy de la guerre ; il y a plus de risque qu’ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.
✦ ❡ Si vous estes d’une certaine qualité, & que vous ne vous sentiez point d’autres talens que celuy de faire de froids discours, prêchez : il n’y a rien de pire pour sa fortune que d’estre entierement ignoré. Theodore a esté payé de ses mauvaises phrases & de son ennuyeuse monotonie.
✦ ❡ L’on a eu de grands Evêchez par un merite de Chaire qui presentement ne vaudroit pas à son homme une simple prebende.
✦ ❡ Le nom de ce Panegyriste semble gemir sous le poids des titres dont il est accablé, leur grand nombre remplit de vastes affiches qui sont distribuées dans les maisons, ou que l’on lit par les ruës en caracteres monstrueux, & qu’on ne peut non plus ignorer que la place publique ; quand sur une si belle montre, l’on a seulement essayé du personnage, & qu’on l’a un peu écouté, l’on reconnoist qu’il manque au dénombrement de ses qualitez, celle de mauvais Predicateur.
✦ ❡ L’Orateur cherche par ses discours un Evesché ; l’Apostre fait des conversions, il merite de trouver ce que l’autre cherche.
✦ ❡ L’on voit des Clercs* revenir de quelques Provinces où ils n’ont pas fait un long sejour :|338| vains des conversions qu’ils ont trouvées toutes faites, comme de celles qu’ils n’ont pû faire se comparer déja aux Vincens & aux Xaviers, & se croire des hommes Apostoliques : de si grands travaux & de si heureuses missions ne seroient pas à leur gré payées d’une Abbaye.
✦ ❡ Un Clerc mondain ou irreligieux, s’il monte en Chaire, est declamateur.
✦ Il y a au contraire des hommes saints, & dont le seul caractere est efficace pour la persuasion : ils paroissent, & tout un peuple qui doit les écouter est déja émû & comme persuadé par leur presence ; le discours qu’ils vont prononcer fera le reste.
Des Esprits Forts.
✦ LEs Esprits forts sçavent-ils qu’on les appelle ainsi par ironie ? quelle plus grande foiblesse que d’estre incertains quel est le principe de son estre, de sa vie, de ses sens, de ses connoissances, & quelle en doit estre la fin ? quel découragement plus grand que de douter si son ame n’est point matiere comme la pierre & le reptile, & si elle n’est point corruptible comme ces viles creatures ? n’y a-t’il pas plus de force & plus de grandeur à recevoir dans nostre esprit l’idée d’un estre superieur à tous les estres, qui les a tous faits, & à qui tous se doivent rapporter ? d’un estre souverainement parfait, qui est pur, qui n’a |340|point commencé & qui ne peut finir, dont nostre ame est l’image, & mesme une portion comme esprit, & comme immortelle.
✦ ❡ L’on doute de Dieu dans une pleine santé, comme l’on doute que ce soit pecher que d’avoir un commerce avec une personne libre** : quand l’on devient malade, & que l’hydropisie est formèe, l’on quitte sa concubine, & l’on croit en Dieu.
✦ ❡ Il faudroit s’éprouver & s’examiner tres-serieusement avant que de se declarer esprit fort ou libertin, afin au moins & selon ses principes de finir comme l’on a vêcu ; ou si l’on ne se sent pas la force d’aller si loin, se resoudre de vivre comme l’on veut mourir.
✦ ❡ Toute plaisanterie dans un homme mourant est hors de sa |341|place ; si elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C’est une extrême misere que de donner à ses dépens à ceux que l’on laisse, le plaisir d’un bon mot.
✦ ❡ Il y a eu de tout temps de ces gens d’un bel esprit, & d’une agreable litterature ; esclaves des Grands dont ils ont épousé le libertinage & porté le joug toute leur vie contre leurs propres lumieres & contre leur conscience : ces hommes n’ont jamais vêcu que pour d’autres hommes, & ils semblent les avoir regardez comme leur Dieu & leur derniere fin. Ils ont eu honte de se sauver à leurs yeux, de paroistre tels qu’ils estoient peut-être dans le cœur, & ils se sont perdus par deference ou par foiblesse. Y a-t’il donc sur la terre des Grands assez grands, & des Puissans |342|assez puissans pour meriter de nous que nous croyïons, & que nous vivions à leur gré, selon leur goust & leurs caprices, & que nous poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la maniere qui est la plus seure pour nous, mais de celle qui leur plaist davantage,
✦ ❡ J’exigerois de ceux qui vont contre le train commun & les grandes regles, qu’ils sceussent plus que les autres, qu’ils eussent des raisons claires, & de ces argumens qui emportent conviction.
✦ ❡ Je voudrois voir un homme sobre, moderé, chaste, équitable prononcer qu’il n’y a point de Dieu ; il parleroit du moins sans interest : mais cet homme ne se trouve point.
✦ ❡ J’aurois une extrême curiosité de voir celuy qui seroit |343|persuadé que Dieu n’est point ; il me diroit du moins la raison invincible qui a sçû le convaincre.
✦ ❡ L’impossibilité où je suis de prouver que Dieu n’est pas, me découvre son existence.
✦ ❡ Je sens qu’il y a un Dieu, & je ne sens pas qu’il n’y en ait point, cela me suffit, tout le raisonnement du monde m’est inutile ; je conclus que Dieu existe : cette conclusion est dans ma nature ; j’en ay reçû les principes trop aisément dans mon enfance, & je les ay conservez depuis trop naturellement dans un âge plus avancé pour les soupçonner de fausseté : mais il y a des esprits qui se defont de ces principes ; c’est une grande question s’il s’en trouve de tels ; & quand il seroit ainsi, cela prouve seule|344|ment qu’il y a des monstres.
✦ ❡ L’atheisme n’est point : les Grands qui en sont le plus soupçonnez sont trop paresseux pour decider en leur esprit que Dieu n’est pas ; leur indolence va jusques à les rendre froids & indifferens sur cet article si capital, comme sur la nature de leur ame, & sur les consequences d’une vraye Religion : ils ne nient ces choses, ny ne les accordent : ils n’y pensent point.
✦ ❡ Les hommes sont-ils assez bons, assez fideles, assez équitables pour devoir y mettre toute nostre confiance, & ne pas desirer du moins que Dieu existât, à qui nous pussions appeller de leurs jugemens, & avoir recours quand nous en sommes persecutez ou trahis.
✦ ❡ Si l’on nous assuroit que le |345|motif secret de l’Ambassade des Siamois a esté d’exciter le Roy tres-Chrétien à renoncer au Christianisme ; à permettre l’entrée de son Royaume aux Talapoins, qui eussent penetré dans nos maisons pour persuader leur Religion à nos femmes, à nos enfans & à nous-mêmes par leurs livres par & leurs entretiens ; qui eussent élevé des Pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de metal pour y estre adorées ; avec quelles risées & quel étrange mépris n’entendrions-nous pas des choses si extravagantes ? Nous faisons cependant six mille lieuës de mer pour la conversion des Indes, des Royaumes de Siam, de la Chine & du Japon ; c’est à dire pour faire tres-serieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur |346|paroistre tres-folles & tres-ridicules : ils supportent neanmoins nos Religieux & nos Prestres, ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs Eglises, & faire leurs missions : qui fait cela en eux & en nous, ne seroit-ce point la force de la verité ?
✦ ❡ Il y a deux mondes : l’un où l’on sejourne peu, & dont l’on doit sortir pour n’y plus rentrer ; l’autre où l’on doit bientost entrer pour n’en jamais sortir : la faveur, l’autorité, les amis, la haute reputation, les grands biens servent pour le premier monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. Il s’agit de choisir.
✦ ❡ Qui a vêcu un seul jour a vêcu un siecle ; mesme Soleil, mesme terre, mesme monde, mesmes sensations ; rien ne ressemble mieux à aujourd’huy |347|que demain : il y auroit quelque curiosité à mourir, c’est à dire à n’estre plus un corps, mais à estre seulement esprit : l’homme cependant impatient de la nouveauté n’est point curieux sur ce seul article ; né inquiet & qui s’ennuye de tout il ne s’ennuye point de vivre, il consentiroit peut-estre à vivre toûjours ; ce qu’il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu’il en sçait ; la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connoissance d’un autre monde : il faut tout le serieux de la Religion pour le reduire.
✦ ❡ Si Dieu avoit donné le choix ou de mourir ou de toûjours vivre ; aprés avoir medité profondément ce que c’est que de ne voir nulle fin à la pauvreté, à la dépendance, à l’ennuy, à la maladie ; ou de n’essayer des richesses, de la grandeur, des plaisirs, & de la santé que pour les voir changer inviolablement, & par la revolution des temps en leurs contraires, & estre ainsi le joüet des biens & des maux ; l’on ne sçauroit gueres à quoy se resoudre. La nature nous fixe, & nous oste l’embarras de choisir ; & la mort qu’elle nous rend necessaire est encore adoucie par la Religion.
✦ ❡ La Religion est vraye, ou elle est fausse ; si elle n’est qu’une vaine fiction, voilà si l’on veut soixante années perduës pour l’homme de bien, le Chartreux, ou le Solitaire ; ils ne courent pas un autre risque : mais si elle est fondée sur la verité mesme c’est alors un épouventable malheur pour l’homme vicieux ; l’idée seule des maux qu’il se prepare me trou|349|ble l’imagination ; la pensée est trop foible pour les concevoir, & les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes en supposant mesme dans le monde moins de certitude qu’il ne s’en trouve en effet sur la verité de la Religion, il n’y a point pour l’homme un meilleur parti que la vertu.
✦ ❡ Je ne sçay si ceux qui osent nier Dieu meritent qu’on s’efforce de le leur prouver, & qu’on les traite plus serieusement que l’on a fait dans ce chapitre : l’ignorance qui est leur caractere les rend incapables des principes les plus clairs & des raisonnemens les mieux suivis : je consens neanmoins qu’ils lisent celuy que je vais faire, pourvû qu’ils ne se persuadent pas que c’est tout ce que l’on pouvoit dire sur une verité si éclatante.
|350|✦ Il y a quarante ans que je n’estois point, & qu’il n’étoit pas en moy de pouvoir jamais estre, comme il ne dépend pas de moy qui suis une fois de n’estre plus ; J’ay donc commencé, & je continuë d’être par quelque chose qui est hors de moy, qui durera aprés moy, qui est meilleur & plus puissant que moy : si ce quelque chose n’est pas Dieu, qu’on me dise ce que c’est.
✦ Peut-estre que moy qui existe, n’existe ainsi que par la force d’une nature universelle qui a toûjours esté telle que nous la voyons, en remontant jusques à l’infinité des temps : mais cette nature ou elle est seulement esprit, & c’est Dieu ; ou elle est matiere, & ne peut par consequent avoir creé mon esprit ; ou elle est un composé de matiere & d’esprit : & alors ce |351|qui est esprit dans la nature, je l’appelle Dieu.
✦ Peut-estre aussi que ce que j’appelle mon esprit, n’est qu’une portion de matiere qui existe par la force d’une nature universelle qui est aussi matiere, qui a toûjours esté, & qui sera toûjours telle que nous la voyons, & qui n’est point Dieu : mais du moins faut-il m’accorder que ce que j’appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse estre, est une chose qui pense, & que s’il est matiere, il est necessairement une matiere qui pense ; car l’on ne me persuadera point qu’il n’y ait pas en moy quelque chose qui pense, pendant que je fais ce raisonnement. Or ce quelque chose qui est en moy, & qui pense, s’il doit son estre & sa conservation à une nature universelle qui a toûjours esté & qui sera |352|toûjours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble & plus parfaite que ce qui pense ; & si cette nature ainsi faite est matiere, l’on doit encore conclure que c’est une matiere universelle qui pense, ou qui est plus noble & plus parfaite que ce qui pense.
✦ Je continuë & je dis, cette matiere telle qu’elle vient d’être supposée, si elle n’est pas un estre chimerique, mais réel, n’est pas aussi imperceptible à tous les sens ; & si elle ne se découvre pas par elle-mesme, on la connoist du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constituë les corps, & qui en fait la difference, elle est donc elle mesme tous ces differens corps ; & comme el|353|le est une matiere qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s’ensuit qu’elle est telle du moins selon quelques-uns de ces corps, & par une suite necessaire selon tous ces corps ; c’est à dire qu’elle pense dans les pierres, dans les metaux, dans les mers, dans la terre, dans moy-mesme qui ne suis qu’un corps comme dans toutes les autres parties qui la composent : C’est donc à l’assemblage de ces parties si terrestres, si grossieres, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matiere universelle, ou ce monde visible que je dois ce quelque chose qui est en moy, & qui pense, & que j’appelle mon esprit ; ce qui est absurde.
✦ Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse estre, ne peut pas estre |354|tous ces corps, ny aucun de ces corps ; il suit de là qu’elle n’est point matiere, ny perceptible par aucun des sens : si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu’elle est esprit, ou un estre meilleur & plus accompli que ce qui est esprit : si d’ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moy, & que j’appelle mon esprit, que cette nature universelle à qui il puisse remonter pour rencontrer sa premiere cause & son unique origine, parce qu’il ne trouve point son principe en soy, & qu’il le trouve encore moins dans la matiere, ainsi qu’il a esté démontré ; alors je ne dispute point des noms, mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit elle-mesme, & qui est plus excellente que tout esprit ; je l’appelle Dieu.
|355|✦ En un mot je pense ; donc Dieu existe : car ce qui pense en moy, je ne le dois point à moy-mesme ; parce qu’il n’a pas plus dépendu de moy de me le donner une premiere fois, qu’il dépend encore de moy de me le conserver un seul instant ; je ne le dois point à un estre qui soit au dessus de moy, & qui soit matiere, puis qu’il est impossible que la matiere soit au dessus de ce qui pense ; je le dois donc à un estre qui est au dessus de moy, & qui n’est point matiere ; & c’est Dieu.
✦ ❡ De ce qu’une nature universelle qui pense exclut de soy generalement tout ce qui est matiere, il suit necessairement qu’un estre particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soy la moindre matiere : Car bien qu’un estre universel qui |356|pense renferme dans son idée infiniment plus de grandeur, de puissance, d’indépendance, & de capacité qu’un estre particulier qui pense, il ne renferme pas neanmoins une plus grande exclusion de matiere ; puisque cette exclusion dans l’un & l’autre de ces deux êtres est aussi grande qu’elle peut estre & comme infinie ; & qu’il est autant impossible que ce qui pense en moy soit matiere, qu’il est inconcevable que Dieu soit matiere : ainsi comme Dieu est esprit, mon ame aussi est esprit.
✦ ❡ Je ne sçay point si le chien choisit, s’il se ressouvient, s’il affectionne, s’il craint, s il imagine, s’il pense : quand donc l’on me dit que toutes ces choses ne sont en luy ny passions, ny sentiment, mais l’effet naturel & necessaire de la disposition de sa machine preparée |357|par le divers arrangement des parties de la matiere, je puis au moins acquiescer à cette doctrine : mais je pense, & je suis certain que je pense ; or quelle proportion y a-til de tel ou de tel arrangement des parties de la matiere, c’est à dire d’une étenduë selon toutes ses dimensions, qui est longue, large, & profonde, & qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense.
✦ ❡ Si tout est matiere, & si la pensée en moy comme dans tous les autres hommes n’est qu’un effet de l’arrangement des parties de la matiere, Qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses materielles ? la matiere a-t’elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immaterielle qu’est celle de l’esprit ? comment peut-elle estre le principe |358| de ce qui la nie & l’exclut de son propre estre ? comment est-elle dans l’homme ce qui pense ? c’est à dire, ce qui est à l’homme mesme une conviction qu’il n’est point matiere.
✦ ❡ Il y a des estres qui durent peu, parce qu’ils sont composez de choses tres-differentes, & qui se nuisent reciproquement : il y en a d’autres qui durent davantage parce qu’ils sont plus simples, mais ils perissent parce qu’ils ne laissent pas d’avoir des parties selon lesquelles ils peuvent estre divisez. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup, parce que c’est un estre pur, exempt de tout mélange & de toute composition ; & il n’y a pas de raison qu’il doive perir, car qui peut corrompre ou separer un estre simple, & qui n’a point de parties.
✦ ❡ L’ame voit la couleur par |359|l’organe de l’œil, & entend les sens par l’organe de l’oreille ; mais elle peut cesser de voir ou d’entendre, quand ces sens ou ces objets luy manquent, sans que pour cela elle cesse d’estre, parce que l’ame n’est point précisément ce qui voit la couleur, ou ce qui entend les sons ; elle n’est que ce qui pense : or comment peut-elle cesser d’être telle ? ce n’est point par le defaut de l’organe, puis qu’il est prouvé qu’elle n’est point matiere ; ny par le defaut d’objet, tant qu’il y aura un Dieu & des éternelles veritez : elle est donc incorruptible.
✦ ❡ Je ne conçois point qu’une ame que Dieu a voulu remplir de l’idée de son estre infini, & souverainement parfait, doive estre aneantie.
✦ ❡ Si l’on ne goûte point ces remarques que j’ay écrites, je m’en étonne : & si on les goûte, je m’en étonne de mesme.